ALAIN/ Le culte des morts (8.11.1907)

Publié le par Passionsetbilletsactu

(ci-dessus, en lien, un poême de ma grand-mère, publié dans ces pages à l'occasion de la Toussaint 2011)

"Le culte des morts est une belle coutume; et la fête des morts est placée comme il faut, au moment où il devient visible, par des signes assez clairs, que le soleil nous abandonne. Ces fleurs séchées, ces feuilles jaunes et rouges sur lesquelles on marche, les nuits longues, tout cela fait penser à la fatigue, au repos, au sommeil, au passé.

La fin d'une année est comme la fin d'une journée et comme la fin d'une vie (...) naturellement la pensée revient sur ce qui a été fait et devient historienne.

Il y a ainsi harmonie entre les coutumes, le temps qu'il fait et le cours de nos pensées. Aussi plus d'un homme en cette saison va évoquer les ombres et leur parler.

Comment les évoquer ? Comment leur plaire ? Ulysse leur donnait à manger, nous leur portons des fleurs, mais toutes les offrandes ne sont que pour tourner nos pensées vers eux et mettre la conversation en train (...).

Il est clair que c'est en nous-mêmes que leur pensée dort. Cela n'empêche point que les fleurs, les couronnes et les tombes fleuries aient un sens (...) Comme le cours de nos pensées dépendent principalement de ce que nous voyons, entendons et touchons, il est très raisonnable de se donner certains spectacles (...).

Voilà en quoi les rites religieux ont une valeur. Mais ils ne sont que moyen, ils ne sont pas fin.

Les morts ne sont pas morts, c'est assez clair puisque nous vivons. Les morts pensent, parlent, agissent. Ils peuvent conseiller, vouloir, approuver, blâmer. Tout cela est vrai, mais il faut l'entendre. Tout cela est en nous, tout cela est bien vivant en nous.

Alors direz-vous, il est inutile de penser aux morts. Penser à soi, c'est penser à eux (...). Oui mais nous sommes trop faibles, et trop inconstants à nos propres yeux, il n'est pas facile de trouver une bonne perspective de soi, qui laisse tout en vraie proportion.

Nous voyons les morts selon leur vérité, par cette piété qui oublie les petites choses (...) et leur puissance de conseiller vient de ce qu'ils n'existent plus, car exister c'est répondre aux chocs du monde environnant. C'est, plus d'une fois par heure, oublier ce qu'on a juré d'être.

Aussi, c'est plein de sens de se demander ce que les morts veulent. Et regardez bien, écoutez bien, les morts veulent vivre, ils veulent vivre en vous, ils veulent que votre vie développe richement ce qu'ils ont voulu.

Ainsi, les tombeaux nous renvoient à la vie. Ainsi notre pensée bondit joyeusement par-dessus le prochain hiver, jusqu'au prochain printemps et jusqu'aux premières feuilles.

J'ai regardé hier une tige de lilas dont les feuilles allaient tomber et j'y ai vu des bourgeons."

ALAIN - 8 novembre 1907

Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier, est un philosophe, journaliste, essayiste et professeur de philosophie. Il est rationaliste, individualiste et critique.

Wikipédia

Naissance : 3 mars 1868, Mortagne-au-Perche, France

Décès : 2 juin 1951, Le Vésinet, France

Formation : École normale supérieure

Livres : Propos sur le bonheur, plus...

Publié dans RENDEZ-VOUS DE L'ANNEE

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