"Départ en vacances" de F. HUC - ou les affres des animaux laissés au coin d'une route... (cette histoire finit bien grâce à l'intervention indignée des enfants...)

Publié le par Passionsetbilletsactu

Source/ Les Veillées, rubrique "La Porte Ouverte" - F. HUC raconte :

 

"C'était au mois d'août, le mois des vacances, de la mer, du sable chaud, du bonheur.

Ils sont tous partis en voiture ce matin-là, les parents devant, les deux fillettes et leur petit chien derrière.

Les enfants chantaient Au clair de la Lune, Sur le pont d'Avignon, Joli Coquelicot et, avec enthousiasme, la comptine : Vive les vacances, plus de pénitences, les cahiers au feu et la maîtresse au mileu !

Un bras passé autour du cou du petit chien assis entre les deux soeurs, Isabelle s'inquiéta au bout d'un instant : tu ne chantes pas avec nous maman ?

- Je suis fatiguée, Isa

Et la voiture roulait, roulait, loin de la maison, vers Arcachon. Les petites filles commençaient à s'étonner du mutisme de leur mère d'ordinaire si vive, si rieuse et qui chantait avec tant d'entrain.

- Maman, tu es si fatiguée que ça ? Ce n'est pas si amusant quand tu ne chantes pas avec nous. Tiens, j'aime mieux essayer de dormir un peu.

Non, elle n'avait pas envie de chanter la maman d'Isabelle et de Corinne. Pas du tout ! Ni de chanter, ni de rire, la seule envie qu'elle avait c'était de pleurer parce qu'elle savait, elle, ce qui allait se passer sur la route des vacances. Son mari lui glissait de temps en temps un regard en coin qu'elle feignait de ne pas voir.

A l'arrière les petites, à présent, faisaient des projets :

- On ira au stand où le bonhomme fabrique des sucres d'orge de toutes les couleurs avec de la pâte qu'il étire.

- Et de la barbe à papa.

- Et le soir, on emmènera Tanguy se baigner quand les gens qui n'aiment pas les chiens auront quitté la plage.

- Tu te rappelles comme l'été dernier il aimait aller chercher sa bouée dans les vagues ?

- Oh, mais on a oublié de l'emporter, sa bouée

- On lui en achètera une autre au bazar de la jetée, dis maman ?

Maman ne répond pas et une larme descend le long de sa joue. Elle l'essuie vite avant que les petites ne la voient. Un silence lourd se met à peser dans la voiture. Jusqu'à l'aire de repos où chaque été la famille s'installe pour se dégourdir les jambes, prendre un goûter avec une boisson fraîche et faire courir Tanguy, avec sa laisse.

Le petit chien blanc est le premier sorti du véhicule et jappe sa joie d'être libéré et de pouvoir galoper. Il court entre ses petites maîtresses, dévore un croissant, boit de l'eau fraîche que lui tend Isabelle, leur lèche les mains, court lécher les mains de maman qui sourit faiblement et essuie une nouvelle larme sur sa joue.

- Allez, en route ! dit papa, si vous voulez encore aller voir la mer ce soir.

Hop ! On s'entasse de nouveau dans la voiture qui démarre si brusquement qu'Isabelle se cogne à la vitre.

- Papa, Tanguy n'a pas eu le temps de monter

- Papa, attends, arrête-toi, papa... vite... Tanguy...

Tanguy court derrière la voiture, la voiture qui prend de la vitesse. Par la glace arrière, sans cesser de crier, de supplier, de pleurer, les petites le voient courir de toutes ses pauvres pattes, et s'amenuiser, s'amenuiser et disparaître.

- Papa, papa...

Elles ne comprennent pas pourquoi papa ne s'arrête pas, les petites, et elles continuent de crier, de supplier, de sangloter. Elles ne comprennent pas qu'un papa puisse, exprès, abandonner un petit chien qui fait partie de leur famille depuis ce jour où, folles de joie, elles l'ont adopté à la SPA.

- Maman ! souffle Isabelle, maman... Oh ! Maman... Elle ne trouve pas d'autre mot dans sa petite tête affolée. Mais maman pleure elle aussi et n'essaie plus de cacher le flot de larmes qui ruisselle sur son visage.

Oh  ! Que l'atmosphère est pesante dans cette voiture où d'ordinaire tout le monde chante, bavarde et rit.

- On va bientôt arriver, dit la voix qui tente vainement d'être joviale du conducteur, encore cinquante kilomètres et à nous la plage, la mer et le soleil.

Des sanglots lui répondent en même temps qu'une pluie diluvienne s'abat sur la voiture.

Les essuie-glaces en marche, il tente le papa d'expliquer son geste, de calmer ces sanglots, il essaie...

- Ecoutez-moi. Soyez raisonnables. Avouez qu'un chien au moment des vacances gâche l'existence : les hôtels et les restaurants qui ne les acceptent pas, les plages qui leur sont interdites, les hésitations à sortir le soir parce qu'on ne sait pas où laisser le chien. Bon, en rentrant je vous promets que nous irons en chercher un autre. Un plus jeune. Un plus beau.

- On ne veut pas d'un plus beau, renifle Isabelle, on veut le nôtre.

- Vous vous attacherez très vite au nouveau, vous verrez.

- C'est pas la peine, sanglote Corinne, on n'en veut pas.

Et maman, maman qui pleure silencieusement dans son coin dit froidement :

- Un nouveau qu'on abandonnera à son tour aux vacances prochaines pour qu'il ne nous complique pas l'existence ? Je n'en veux pas non plus.

On roule lentement sous les trombes d'eau, dans un silence oppressant que Corinne rompt soudain d'une voix rauque :

- Tanguy est sous la pluie

La voix angoissée d'Isabelle s'élève à son tour :

- Et il n'a rien pour se mettre à l'abri. Rien ! rien ! rien ! et rien à manger. Rien ! rien ! rien !

Sa voix est devenu aiguë et elle crie, elle qui a toujours été  pleine de respect pour ses parents :

- Je t'aime plus, papa !

- Moi non plus, dit Corinne. Oh ! non, plus du tout !

 

Et voilà que sous les trombes d'eau qui giclent sous les roues de la voiture, on traverse la route, on la remonte, dos à la mer. Dans la longue file de voitures partant en vacances, les gens regardent cette famille si visiblement au comble du bonheur et qui file, qui file dans ce sens fluide qui tourne allègrement le dos aux vacances.

- Ralentis, dit maman qui rit à travers ses larmes, ce n'est pas la peine d'avoir un accident. Tanguy nous attend.

Mais la voiture semble avoir des ailes et bien avant l'aire de repos, il y a un petit tas blanc sous un arbe, un petit tas blanc et mouillé et tremblant qui se dresse, qui se trémousse parce qu'il a reconnu entre mille, entre dix mille voitures, le bruit du moteur de sa voiture à lui. Ses coussinets saignent, il est trempé comme une éponge mais il a déjà oublié sa misère, il se jette sur sa famille retrouvée. Il n'a pas l'ombre d'une rancune le petit chien, ce sont les hommes qui ressentent rancune, colère et désir de vengeance. Les chiens eux vous aiment pour toujours.

D'habitude, papa ronchonne quand le petit chien laisse une trace de pattes sur la banquette. Aujourd'hui qu'il dégouine d'eau sale, voilà qu'il ne dit rien. D'ailleurs, tout le monde est trempé, ruisselant et sur les visages on ne sait pas si ce sont des larmes ou de la pluie.

- Les filles, dit papa en arrivant à l'endroit où tout à l'heure on a fait demi-tour, encore cinquante kilomètres et à nous la plage, la mer et le soleil !

Tout le monde rit. Et comme par miracle la pluie s'arrête et un immense arc-en-ciel se déploie dans toute sa splendeur.

Et Corinne, serrant très fort son petit chien contre elle et essuyant ses joues, encore humides de tant de larmes versées et dit :

- Je crois que c'est le Bon Dieu qui t'envoie cet arc-en-ciel, papa, pour te dire merci de nous avoir rendu Tanguy."

 

 

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