Bientôt la fête des pères/ Il était une fois... un petit garçon avec un double père, le "biologique" et l'autre... Une histoire, qui était en train de tourner au drame, racontée par Pierre Bellemare...

Publié le par Passionsetbilletsactu

Extrait de "Destins sur ordonnance" (avril 2003) - Editions Albin Michel/

*

(...) Julien et Marie-Claire Bertaux sont bien installés dans la vie et même prospères. Julien Bertaux, la quarantaine, le visage rond et avenant, dégage une impression de sympathie.

Marie-Claire Bertaux, trente-cinq ans, a un charme piquant. Tous deux exercent la profession de marchands de souvenirs. Leur boutique, sur l'une des artères les plus animées de la ville, ne désemplit pas pendant la belle saison (...).

La fin de saison approche, nous sommes le 12 septembre 1954...

Un client entre dans la boutique vide (...). C'est un homme d'une cinquantaine d'années (...) M et Mme Bertaux se précipitent. -"Vous désirez Monsieur ?"

Sans considération pour ce qu'était en train de lui dire M. Bertaux, le client s'adresse soudain à un gamin de huit ans environ, qui se tenait peureusement derrière le comptoir : -"Hé toi ! Viens un peu par ici". "Viens mon garçon, je ne suis pas méchant".

L'homme examine l'enfant et se redresse vers les parents : -"C'est votre fils ?"

Marie-Claire Bertaux répond d'une voix sinistre : - "oui".

L'homme reprend son examen. Le gamin est un ravissant garçonnet aux yeux bleus et aux traits fins. Mais il est affligé de deux anomalies très prononcées : il louche d'une manière considérable et de temps en temps il secoue la tête pour faire un signe de dénégation et se passe après la langue sur les lèvres.

- "Pourquoi fais-tu cela ?"

L'enfant recule, terrorisé. "Ce n'est pas... pas de ma faute !"

Monsieur Bertaux intervient vivemert :- "Allez-vous laisser notre enfant tranquille ?"

-"Pardonnez-moi, c'est un réflexe professionnel (...) Je m'intéresse particulièrement aux enfants perturbés".

- (...) Les médecins... nous les avons tous vus... il n'y a rien à faire, c'est incurable".

-"Le cerveau est lésé ? Une malformation congénitale ?"

-"Non (...) il paraît même qu'il est beaucoup plus intelligent que son âge... Il n'est n'empêche qu'il n'est pas normal... les docteurs savent seulement qu'il n'y a rien à faire, ils se fondent sur les entretiens qu'ils ont eus avec lui. Ils l'ont examiné pendant des heures".

-"Et avec vous, ils ont parlé ?"

(...)

En 1954, la psychiatrie et la psychologie ne sont pas ce qu'elles sont aujourd'hui. Le Docteur Simon a été le premier a avoir cette idée toute simple : interroger non seulement l'enfant, mais les parents aussi...

(...)

Le docteur Simon est dans son bureau en compagnie de l'enfant. Il a certainement une intelligence très vive et très au-dessus de son âge. Le problème est de toute évidence affectif... Il faut une bonne demi-heure, des bonbons et des dizaines de questions anodines pour mettre l'enfant en confiance.

-"Ils sont gentils avec toi tes parents ?"

-"Oh oui Monsieur !". La phrase a été prononcée trop vite et elle est suivie d'une rafale de tics, tandis que les yeux se rapprochent encore, s'il est possible.

-"Je suis un ami tu sais, tu peux tout me dire. Je ne raconterai rien à tes parents".

-"Mais c'est la vérité Monsieur !"

-"Bien, je te crois. Commençons par ton papa... Il est gentil avec toi ?"

- "Oui, il ne me gronde jamais".

-"Tu exagères. Il te gronde quand même quand tu fais une grosse bêtise ?"

-"Non jamais. L'autre jour j'ai cassé mon vélo et renversé un petit garçon dans la rue. Il ne m'a pas grondé. Quand je suis revenu à la boutique avec un agent, il a laissé maman toute seule".

-"Et elle t'a grondé ta maman ?". "Ca dépend des bêtises que tu as faites ?"

Il y a un moment de silence. Le petit réfléchit... Son visage s'anime comme s'il venait de faire une découverte. Depuis une minute ou deux il n'a plus de tics et ses pupilles ont retrouvé une position presque normale.

-"Maman de temps en temps elle est gentille, de temps en temps elle est méchante, mais ça ne dépend pas de ce que j'ai fait..."

Le docteur Simon reçoit ensuite les parents (...) visiblement pas à leur aise (...)

-"Ce n'est pas l'enfant qui m'intéresse le plus, c'es vous deux" (...)

Marie-Claire Bertaux éclate brusquement en sanglots.

(...)

-"...C'est vous et votre mari qui punissez votre enfant et qui vous punissez vous-mêmes. Je suppose que l'enfant est adultérin ?"

-"Comment savez-vous cela ?"

-"Je l'ai deviné tout de suite. C'est une situation classique et beaucoup plus fréquente que vous ne l'imaginez. Racontez-moi..."

Le docteur Simon hoche la tête : "... Mais cet enfant, vous ne l'avez accepté ni l'un ni l'autre. Vous, monsieur Bertaux, parce qu'il n'est pas de vous et qu'il est le fruit de la trahison. Vous avez tellement peur de le haïr que vous vous abstenez complètement de sévir. Votre attitude envers lui est une démission complète.

Vous, madame, vous aimez et vous détestez à la fois ce fils qui est le vôtre, mais qui vous rappelle ce que vous appelez votre faute. Alors vous avez envers lui une attitude irrationnelle : vous récompensez ou vous punissez en fonction de votre humeur, non de ce qu'il fait..."

-"Il y a un rapport avec sa maladie ?"

-"C'est sa cause directe. Comment voulez-vous qu'un enfant dont le père semble indifférent et dont la mère est inconséquente ne soit pas gravement perturbé ? Peut-être, en outre, a-t-il surpris tout ou partie de ce secret que vous croyez si bien gardé.

-"Mais ce n'est pas possible, nous n'en avons jamais parlé devant lui !"

-"(...) Dites-vous bien que les enfants savent et comprennent beaucoup plus de choses qu'on ne l'imagine".

-"Qu'est-ce que nous devons faire ?"

-"Avoir une attitude normale. C'est à dire, pour vous madame, renoncer à ces accès de tendresse suivis d'accès d'hostilité. Pour vous, monsieur Bertaux, vous comporter en père, c'est à dire vous occuper de votre enfant. Car c'est votre enfant, monsieur Bertaux, puisqu'il n'aura jamais d'autre père que vous ! (...) Une faute dans cette affaire, une seule : celle que vous commettez jour après jour en faisant payer à votre enfant une situation qui n'est pas la sienne..."

2 avril 1957/

Trois ans ont passé. Le docteur Simon, qui se rend à un colloque à Paris, s'arrête dans la boutique des Bertaux. Il n'a pas oublié ce cas émouvant, qui a été une des grandes satisfactions de sa carrière.

L'enfant vient lui ouvrir. Il a bien grandi, il s'est étoffé, il fait plus que ses onze ans. (...) Il a un beau regard clair et un sourire assuré.

Julien Bertaux arrive et serre la main du docteur avec effusion et Marie-Claire Bertaux se permet tout bonnement de l'embrasser.

 

 

"Destins sur ordonnance "

Pierre Bellemare

Jean-François Nahmias

...Le Dr Fleming en découvrant la pénicilline sauva la vie des milliards d'hommes, l'Anglaise Florence Nightingale, pour soulager les blessés sur les champs de bataille, fit naître le métier d'infirmière, tandis que le Dr Adams, surnommé "le tueur de vieilles dames" ou le Dr Ruggieri, qui tuait ses clientes, n'avaient que mépris pour la vie humaine.

Dans toutes ces histoires extraordinaires peuplées de savants et de fous, il n'est question que de vie, la vôtre, la nôtre, d'hommes et de femmes qui souffrent et guérissent, d'enfants qui meurent et de parents qui espèrent, tous spectateurs ou acteurs (...)

Passionnants, émouvants, instructifs, ces destins sur ordonnance en disent long sur la nature humaine.

 

 

 

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